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L’économie collaborative, une révolution en marche ?

Rencontre avec Anne-Sophie Novel et Stéphane Riot, co-auteurs de deux ouvrages sur l’économie collaborative.

Anne-Sophie Novel, économiste et journaliste et Stéphane Riot, conseiller en management depuis 15 ans sont les auteurs de Vive la co-révolution, un ouvrage publié par Gallimard dans sa collection « Manifestô ». Ce livre théorise le concept d’économie collaborative, en pointe les avantages comme les limites et défend surtout une vision plus humaine et solidaire de la société et de son économie.

Les deux auteurs réitèrent l’année suivante, publiant cette fois-ci La vie share, véritable guide pratique de l’économie collaborative en France, pointant toutes les initiatives pouvant être profitables aux consommateurs.

Nous les rencontrons cinq ans après la publication de leur premier ouvrage. L’occasion de faire un bilan entre leur vision de l’époque et l’évolution réelle des choses. Ensemble, nous avons parlé d’ubérisation de la société, de transformation numérique, de la jeune génération, de notre obsession pour les écrans, de volonté politique, de nouveaux modèles de société mais aussi et surtout, de solidarité. Un éclairage et une prise de recul plus que stratégique dans le contexte électoral actuel.

L’économie collaborative, tendance ou mouvement de fond ?

Stéphane Riot :  L’économie collaborative est portée par les nouvelles technologies. C’est une posture économique qui ne cesse d’évoluer.  La communauté étant son liant, elle reflète un état d’esprit global, un mouvement de fond qui s’installe.

Anne-Sophie Novel : La transformation numérique amenant de fait une dimension participative, elle devient un outil aidant la transition économique. Mais comme toute transformation profonde, celle de l’économie collaborative prend du temps, mais s’inséra durablement dans les pratiques.

Stéphane Riot : Le modèle que nous avons décrit dans La co-révolution, c’était une révolution holistique, qui traduisait une véritable volonté solidaire. Nous faisons aussi face au paradoxe de l’économie collaborative, notamment avec l’ubérisation des métiers qui nous poussent à être vigilant. Nous défendons une économie durable où les valeurs sociales et humaines auraient plus de place mais nous sommes forcés de constater que le modèle est rattrapé par les enjeux de l’ancien monde.

Pensez-vous que l’économie collaborative est une évolution naturelle du modèle libéral ou qu’au contraire il en est la contestation ?

Anne-Sophie Novel : Par certains aspects, nous restons dans une logique libérale. Aujourd’hui, chacun peut devenir le capitaliste d’un autre, et monétiser la plus petite part de sa vie. C’est une dérive qui nous effraie, car elle surcharge davantage les individus et affaiblit le droit du travail tel que nous le connaissons. La question du lien social pose aussi grand nombre de questions. On le voit avec Airbnb, qui a perdu son âme au fil des années. Les utilisateurs y cherchent plus le profit que la relation à l’autre.

Stéphane Riot : C’est effectivement tout le paradoxe de l’économie collaborative. On ne peut pas lui enlever le fait qu’elle permet d’augmenter le pouvoir d’achat des consommateurs. Pour reprendre l’exemple d’Airbnb, bien que le lien social ne soit plus la priorité des utilisateurs, la plateforme permet aujourd’hui à nombre de petits budgets de partir en vacances à moindre frais.

Anne-Sophie Novel : Le libéralisme et le modèle collaboratif sont forcément amenés à co-exister. Selon moi, l’un ne prendra pas le pas sur l’autre, ce qui est positif, car chacun pourra y trouver son compte.

Stéphane Riot : La régularisation viendra de fait par la communauté, mais aussi par le pouvoir régalien. On le voit notamment avec l’Italie, qui a interdit l’utilisation d’Uber il y a quelques semaines.

Justement, les Etats semblent toujours avoir un temps de retard. Comment peuvent-ils s’adapter à ces nouveaux modèles économiques sans être dépassés ?

Anne-Sophie Novel : Le temps politique est toujours plus lent que le temps économique. C’est une réalité, qui, en tant qu’économiste, ne me surprend pas. La régulation politique demande du recul, de la consultation et de la concertation. Il faut seulement que ce retard ne devienne pas source de lois trop brutales qui viendraient balayer les avancées économiques. Les politiques sont aussi régulièrement rappelés à leur devoir par les citoyens, comme nous l’avons vu avec les manifestations des taxis contre l’implantation d’Uber en France. Les polémiques font aussi avancer la législation.

La confiance est un pilier fondamental sur lequel s’appuie l’économie collaborative. Comment les entreprises peuvent-elles rassurer les utilisateurs ?

Stéphane Riot : La confiance est en effet le nerf de la guerre de l’économie collaborative. Celle-ci est aujourd’hui évaluée. On mesure en effet le degré de confiance que l’on apporte à un membre de la communauté, par des systèmes de notations et de commentaires.

Anne-Sophie Novel : La confiance est véritablement l’huile dans les rouages de l’économie collaborative. Certaines entreprises ont tenté de créer des cartes d’identité des utilisateurs, mais ça n’a pas vraiment fonctionné car les gens ont eu la sensation d’être trackés. C’est aussi une question d’équilibre.

Pensez-vous que le modèle collaboratif sera porté par les nouvelles générations ?

Anne-Sophie Novel : Le collaboratif est indissociable du numérique. La jeune génération a grandi avec un téléphone ou une tablette dans la main, leur rapport au monde et à la notion de réseau et de communauté est complètement différent du nôtre. Ils sont donc naturellement beaucoup plus tournés vers le collaboratif. Par contre, il est envisageable que l’omniprésence des écrans et l’écart entre la mise en scène virtuelle de la vie et la réalité nous fassent revoir la place de la technologie dans nos vies et nous ramènent vers le vrai, le manuel.

Stéphane Riot : L’ancienne génération s’informe et garde cette information pour elle. La nouvelle la partage. C’est là, la grande différence. On passe de la main fermée à la main ouverte, qui est la pierre angulaire de l’économie collaborative.

L’économie collaborative peut-elle trouver une place dans les pays en voie de développement ?

Stéphane Riot : Dans les pays moins développés que les nôtres, cette économie existe déjà et de manière très naturelle. C’est une économie de la débrouille, de la solidarité, du dépannage. La création d’applications et de plateformes n’est pas nécessaire pour que le modèle existe, car la solidarité est ancrée dans les valeurs. C’est quelque chose que nous avons perdu. D’une certaine manière, en tant que pays développé, nous sommes aussi en voie de développement.

Quelles sont les initiatives qui vous ont le plus marqué au cours de vos recherches ?

Stéphane Riot : La louve à Paris a retenu mon attention. C’est un supermarché collaboratif où chaque membre de la coopération est aussi un acteur de la gestion du lieu et de l’approvisionnement des denrées. Les plateformes de crowdfunding sont également remarquables. C’est à vrai dire très difficile de ne citer que quelques initiatives, car aujourd’hui, chaque mois, voire chaque semaine, un nouvel acteur voit le jour. Ce qui me touche le plus, ce sont les projets qui répondent à un besoin social.

Anne-Sophie Novel : Dans tous les secteurs, des initiatives nous ont bluffés. Je suis particulièrement sensible à celles qui permettent de rapprocher les individus. Les plateformes de crowdfunding ont également permis de faire naître tant de projets et le secteur s’est vraiment structuré. La notion de réappropriation du réseau, notamment dans le milieu agricole et alimentaire est également importante pour moi. Ceci étant dit, je reste plus dubitative quant aux entreprises qui proposent aux particuliers de se rendre service entre eux moyennant finances, comme ces start-ups qui permettent à des individus de faire les courses pour d’autres, par exemple. Je ne suis pas sûre que les Français soient prêts pour ce marché.

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