MENU
Voir tous les articles

Optimiam, Too Good to Go ou Zéro Gâchis : rencontre avec les créateurs des appli anti-gaspi

Ils n’avaient pas dépassé la trentaine qu’ils avaient déjà lancé leur première entreprise autour d’une même problématique de société. Leur idée, faire d’une pierre trois coups : permettre au consommateur de payer ses produits moins chers, aux commerçants et grandes surfaces d’éviter les pertes et mais surtout, réduire le gaspillage alimentaire. Rencontre.

Le gaspillage alimentaire en chiffres 

Les chiffres du gaspillage alimentaire sont d’une éloquence rare. Au niveau mondial, 41,2 tonnes de nourriture sont jetées chaque seconde. Sur un an, ce sont donc 1,3 milliards de tonnes d’aliments qui sont perdues, soit un tiers de la production alimentaire totale.

La France n’est pas en reste. Chaque année, 10 millions de tonnes de denrées remplissent les bennes à ordures (ce qui représente un coût de 16 milliards d’euros). Ainsi, chaque français jette environ 29 kg de nourriture chaque année, soit l’équivalent d’un repas par semaine.

Une législation qui se durcit

Face à l’ampleur du problème, le Sénat, sous l’impulsion du député de la Mayenne, Guillaume Garot (PS), et la sénatrice Chantal Jouano (UDI), adopte le 3 février 2016 une loi contre le gaspillage alimentaire, promulguée une semaine plus tard. Cette loi oblige les grandes surfaces faire don des invendus à des associations, ce, au lieu de les jeter. « Au total, ce sont plus de 10 millions de repas qui ont pu être ainsi partagés à des personnes nécessiteuses» déclare Arash Derambarsh, élu municipal de Courbevoie (LR) au Figaro un an plus tard.

Si les premiers effets positifs du lancement législatifs ont été rapides, la prise de conscience nationale a elle aussi été réelle. Ainsi, plus de 5000 associations dont le but est de distribuer les invendus des grandes surfaces ont vu le jour dans l’année ayant suivi la promulgation de la loi.

Autre élément de contexte, et non des moindres : il faut rappeler que le pacte national de lutte contre le gaspillage alimentaire a été mis en place en 2013. Son but ? Réduire les pertes de moitié d’ici à 2025.

Des initiatives sociales, locales et engagées

En plus de mesures étatiques, de nouvelles initiatives ont vu le jour afin que chaque consommateur puisse être acteur de la lutte contre le gaspillage alimentaire. Vous les connaissez sûrement, la presse les appelle « les applis anti-gaspi », et à juste titre.

Nous avons rencontré les fondateurs-trices de trois d’entre elles : Lucie Basch de Too Good To Go, Alexandre Bellage d’Optimiam, et Paul-Adrien Menez de Zéro Gâchis.

Paul-Adrien Menez de Zéro Gâchis : « Jeter, c’est en quelque sorte affaiblir son pouvoir d’achat »

DR Zéro Gâchis
  • Le concept : Zéro Gâchis est implanté directement dans les supermarchés avec lesquels l’entreprise travaille. Elle dispose d’un rayon où sont vendus tous les produits (le plus souvent frais) atteignant bientôt leur date limite de consommation, et vendus, évidemment, à prix imbattables.
  • Le créateur : C’est pendant ses études d’ingénieur que Paul-Adrien a eu l’idée de créer Zéro Gâchis. Lors d’une discussion avec son frère, il se rend compte que si lui achète tout le temps ses produits dans le supermarché proposant des promotions sur les aliments en fin de vie, son frère les paye toujours au prix fort, tout simplement parce qu’il ne sait pas où aller. Le concept est né : répertorier les supermarchés proposant ce type de promotion. Et pourquoi ne pas aller plus loin en ayant leur propre rayon ?

Contrairement à d’autres applications du secteur, vous avez choisi de vous concentrer sur les grandes surfaces. Pourquoi cela ?

Les volumes de la grande distribution sont très conséquents. Il faut savoir que 750 000 tonnes de produits frais sont jetées par les supermarchés chaque année. Nous voulions leur donner un moyen d’écouler leur stock d’invendus de manière intelligente.

Quelle a été la réaction des grandes surfaces à vos débuts ?

Les réactions ont été très différentes selon les interlocuteurs, mais à l’époque beaucoup se demandaient ce qu’un gamin de 22 ans pouvait leur apporter qu’ils ne savaient pas déjà. D’autres ont été très chaleureux. Nous leur avons montré que 80% de ce qu’ils jetaient pouvaient être revalorisés. Notre concept marketing pouvait générer du trafic supplémentaire dans les rayons, l’image plus verte et responsabilisante était un plus non négligeable.

Côté technique, nous avons rapidement dû faire évoluer certains processus, comme celui de l’étiquetage notamment. Notre concept permet d’aller trois fois plus vite que celui des supermarchés.

Pouvez-vous nous en dire davantage ?

Les produits en date courte bénéficiant d’une réduction doivent être ré-étiquetés. Il existe plusieurs écoles. La première consiste à apposer un sticker « -30 %» ou « -50% » sur un produit. L’hôte ou l’hôtesse de caisse doit ensuite le biper, puis faire passer manuellement la réduction. Ce qui est une immense perte de temps. Dans d’autres supermarchés, ce sont aux employés de calculer de tête les réductions pour écrire le bon prix sur les produits.

Nous avons donc créé un système qui génère automatiquement une nouvelle étiquette. La personne en charge du rayon n’a qu’à scanner le produit et notre logiciel calcule de lui-même la réduction la plus pertinente à faire. Cela ne prend que quelques secondes.

Comment pouvez-vous calculer les prix à la place des supermarchés ?

Notre offre va bien au-delà de la simple bannière « Zéro Gâchis » dans un supermarché. Nous proposons aux magasins un véritable accompagnement et notamment des études statistiques leur permettant d’analyser leurs gains et leurs pertes. Depuis six ans, nous avons accumulé un volume conséquent d’informations et pouvons donc proposer une dimension de conseils, notamment au niveau des prix.

Pensez-vous que les mentalités évoluent autour du gaspillage alimentaire ?

Avant, acheter un produit en date courte était synonyme d’une certaine précarité financière. Aujourd’hui le geste est associé à une démarche sociétale, engagée. Le regard a clairement changé et nous avons aujourd’hui des acheteurs de toutes les catégories sociales achetant nos produits.

Les consommateurs ont une attente réelle. Ils souhaitent que leurs magasins s’engagent. Mais ils doivent le faire également notamment lorsqu’ils font les courses. Par exemple, les fruits ou légumes légèrement abimés ou laids sont consommables et très bons.

Les mesures mises en place pour réduire le gaspillage dans les supermarchés vous semblent-elles suffisantes ?

Nous sommes sur la bonne voie. Je pense qu’il y a beaucoup de magasins qui pensent pouvoir y arriver seuls. Mais ce n’est pas aussi simple que ça.

Le plan de lutte contre le gaspillage prévoit une réduction de 50% des pertes, mais concrètement qu’est-ce que cela veut dire ? Il faut savoir que la part d’invendus est encore très mal mesurée et donc approximative. Un produit qui passe en caisse à « -30% » en fin de vie est considéré au niveau comptable comme un produit comme un autre. Or, il faut pouvoir mesurer de manière pertinente la part réelle de produits sauvés et donc l’efficacité des actions mises en place. La transparence et la traçabilité sont essentielles.

Réduire le gaspillage par deux, c’est extrêmement simple. Zéro Gâchis y  parvient en 10 semaines avec les supermarchés qui étaient déjà actifs (et qui faisaient déjà du don aux associations caritatives).

Sur votre site, vous sensibilisez les internautes au fait que la perte d’un aliment va bien loin que l’aliment lui-même. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

Il faut prendre le gaspillage dans son ensemble. Pour un produit alimentaire, énormément de ressources ont été utilisées ; par exemple il faut 70L d’eau pour produire une baguette de pain. Quand on jette 1/4 de pain rassis, on jette aussi tout cela. Et je ne parle même pas du temps homme lié à la production. C’est un manque de respect vis-à-vis de nos ressources et du temps passé à produire.

Avez-vous des conseils à donner pour aider nos lecteurs à moins gaspiller ?

Jeter, c’est en quelque sorte affaiblir son pouvoir d’achat.  Avec Internet, nous avons suffisamment de recettes pour accommoder les restes. Dans la même idée, les listes de courses doivent être pensées, les repas anticipés un minimum, surtout en fonction de sa capacité à consommer.

Zéro Gâchis a créé un modèle de lettre téléchargeable gratuitement sur sa page Facebook que vous pouvez déposer dans votre supermarché pour demander à ce que les invendus soient revalorisés. N’hésitez pas à en faire bon usage. 

Lucie Basch, de Too Good to Go : « Grâce aux utilisateurs de l’application, 6000 repas sont sauvés chaque jour. »

DR TGTG
  • Le concept : les commerçants de votre quartier préparent des « paniers surprises » avec les invendus du jour à des prix défiant toute concurrence. Vous les réservez via l’application Too Good To Go, et venez les chercher et venez les chercher à l’heure de fermeture indiquée sur l’application.
  • La créatrice : Lucie Basch est ingénieure de formation. Après avoir travaillé dans l’industrie agro-alimentaire pendant deux ans au Royaume-Uni, elle réalise l’ampleur du gaspillage alimentaire et décide d’agir. L’application Too Good To Go est lancée en 2016.

Pouvez-vous nous raconter les débuts de l’aventure Too Good To Go ?

Nous nous sommes aperçus qu’il était complexe pour les commerçants de gérer une plateforme. Aussi, il fallait qu’elle soit la plus simple possible. Notre concept devait leur permettre une grande flexibilité ; en clair, utiliser Too Good To Go devait être aussi simple que jeter. On a donc eu l’idée des paniers surprise.

On permet aussi aux utilisateurs de faire des dons à des associations, pour des sommes très modestes. En France, le don est très encadré juridiquement pour les commerçants et les associations ne peuvent pas toujours récupérer l’ensemble des produits tous les soirs. Too Good To Go offre ainsi une solution complémentaire, qui permet aux commerçants de ne plus jeter leurs invendus, de manière simple et innovante.

Comment les premiers commerçants ont-ils accueilli votre projet ?

Ils n’y croyaient pas vraiment. Il a fallu leur montrer que notre solution était efficace et d’une extrême simplicité. Cela leur permet également de découvrir une nouvelle clientèle, de montrer qu’ils sont engagés socialement. Au final, les premiers convaincus sont restés et sont même devenus nos ambassadeurs.

Vous avez travaillé au Royaume-Uni. Comment le gaspillage alimentaire est-il perçu outre-manche ?

La culture est différente et la manière de se nourrir également. S’il y a également beaucoup de gaspillage, la sensibilité n’est pas la même qu’en France. Le Royaume-Uni n’a pas la même passion pour la gastronomie que nous.

De manière générale, il faut garder en tête que le gaspillage alimentaire touche tous les pays, c’est un problème assez moderne si l’on y réfléchit. Notre alimentation est devenue très industrialisée, nous consommons moins de produits frais. Le contact avec la nourriture s’en trouve un peu perdu.

Too Good To Go est d’ailleurs présent dans plusieurs pays d’Europe (Allemagne, Belgique, Danemark, Norvège, Pays-Bas, Royaume-Uni et Suisse). Quelles différences avec le marché français ?

Le concept reste le même. Nous avons conçu Too Good To Go de telle manière que l’application puisse d’adapter à tous types d’organisation (boulangerie, hôtel, primeur…). Dans les autres pays, ce sont les types de commerçants qui changent. Les différences culturelles font que les personnes s’alimentent différemment.

En 2013, le pacte national de lutte contre le gaspillage a été mis en place dans le but de réduire de moitié les pertes d’ici à 2025. Selon vous, les mesures mises en place sont-elles suffisantes ?

Le pacte national a eu pour mérite de placer le sujet au centre des discussions. Le sujet a été énormément couvert par les médias, a fait son chemin dans les esprits des consommateurs mais aussi au sein des collectivités locales.

Certaines actions doivent être massives, ce qui reste très compliqué à mettre en place. En cela, il y a encore beaucoup de chemin à faire. La loi 2016 obligeant les grandes surfaces à donner fonctionne bien. De plus en plus de supermarchés utilisent également notre application.

Les règles sont-elles harmonisées au niveau européen ?

La législation en manière de gaspillage alimentaire est française. Il n’y a pas encore d’harmonisation à l’échelle européenne.

Même sans cela, nous pouvons réellement lutter contre le gaspillage alimentaire, qui est avant tout l’affaire de chacun d’entre nous. Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir des masses. Grâce aux utilisateurs de l’application, 5000 repas sont sauvés chaque jour. Nous avons passé la barre des 3 millions de repas sauvés à l’échelle de l’Europe. Chaque individu peut avoir un réel impact, et non des moindres.

Alexandre Bellage d’Optimiam : « Notre application permet à chacun de sentir qu’il peut agir avec des petits gestes du quotidien. »

DR  Optimiam
  • Le concept : Optimiam référence les produits arrivés à date de péremption des supermarchés et commerçants autour de vous et vous permet de les acheter à prix cassés.
  • Le créateur : Alexandre Bellage est l’un des co-fondateur d’Optimiam. C’est dans le cadre de ses études qu’il réfléchit au projet et rencontre son futur associé. Ensemble, ils participent à un « start-up week-end » et lance l’application le 16 octobre 2014, date de la journée nationale de lutte contre le gaspillage alimentaire.

Optimiam en quelques chiffres, qu’est-ce que ça donne ?

Nous collaborons avec 800 commerçants partenaires dans toute la France. Optimiam est présent dans les grandes agglomérations comme Lyon, Nice ou Paris, mais également au sein des petites communes. 200 000 personnes utilisent notre application. Et depuis 2014, ils ont sauvé plus d’une quarantaine de tonne de nourriture.

Comment avez-vous fait évoluer la vision des commerçants ?

Il nous a d’abord fallu comprendre comment ils abordaient la question du gaspillage, quels étaient les freins qu’ils rencontraient… Nous nous sommes rapidement aperçus qu’ils étaient habitués à jeter, que cela était devenu normal, mais qu’en soit, c’était surtout parce qu’ils n’avaient pas d’autres solutions.

Nombre d’entre eux n’étaient pas très à l’aise avec les nouvelles technologies. Nous avons donc mis en place un réel accompagnement. On a beaucoup discuté avec eux, et on a fait un pilote dans le 5ème arrondissement de Paris. Au départ, nous avons ciblé les boulangeries, les restaurants de quartier côté commerces et les étudiants côté consommateurs. Cela nous a permis d’arriver à un processus bien clair pour que les vendeurs comme les acheteurs soient à l’aise avec l’application.

Que pensez-vous des actions mises en place par le gouvernement ?

Elles sont très encourageantes. L’impact médiatique a permis une très grande prise de conscience à toutes les échelles. Cela a montré que le gaspillage alimentaire n’était pas une contrainte mais une opportunité, et que l’on pouvait et devait consommer de manière plus responsable.

Comment peut-on faire des efforts au quotidien pour moins gaspiller ?

La première étape serait d’acheter de manière plus réfléchie, et se concentrer sur ce dont on a besoin. Lorsqu’un consommateur est confronté à une nourriture qu’il souhaite jeter, il faut aussi qu’il se pose les bonnes questions, qu’il sache faire la différence entre les DLC et les DLUO, qui sont elles, plus souples. Par exemple, les yaourts sont encore consommables plusieurs jours après leur date limite… et de plus en plus de gens font attention à ce genre de choses.

Quels sont vos projets d’avenir ?

Nous sommes en train de réfléchir à l’ouverture d’un pop-up store où les commerçants pourraient livrer la nourriture qu’ils n’ont pas vendue. Optimiam aurait ainsi son propre point de retrait et centraliserait les livraisons et les commandes. Cela permettrait aux gens de se rencontrer, prendre un café ensemble. L’idée serait surtout de créer du lien.

Nous souhaitons également accélerer notre développement. Les consciences sont en train d’évoluer et de plus en plus de personnes se sentent concernées. Optimiam permet à chacun de sentir qu’il peut agir avec des petits gestes du quotidien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

    En savoir plus